Suis-je donc une mère sans cœur ???

Suis-je donc une mère sans cœur ???

En route vers l’aéroport

4h50, mardi le 3 novembre 2015.  La tête qui tourne d’une nuit écourtée, je prends place dans mon auto, ma fille à mes côtés et son amoureux derrière.  Ils sont excités de l’aventure qui les attend, et moi je me réjouis de les voir partir découvrir le monde.  Je vivrai un de mes rêves à travers elle… en attendant d’y aller moi-même !  J’aimerais dire que je les envie, mais j’ai tellement de gratitude pour tous les autres rêves merveilleux que j’ai réalisés, qu’il n’y a en moi qu’un grand bonheur de la voir s’épanouir et s’envoler ainsi.  Un jour pas si lointain, ce sera mon tour !

Et sur la route, le cerveau encore dans la brume, les mots sont superflus.  Il n’y a que de belles et douces choses dans ma tête et dans mon cœur.  « Mais suis-je donc une mère sans cœur pour ne pas avoir le motton au bord des lèvres alors que ma fille nous quitte pour 3 longs mois ?!? ».  Mais non, rien.  Ah oui… peut-être une petite trace de tristesse, mais si peu…  Honte à moi, mère indigne !!! 

Je songe plutôt avec fierté à cette petite fille de 2 ans qui me hurlait : « Chus capaaaabe !!! », faisant trembler de détermination ses 2 petites couettes blondes.  Je n’ai jamais voulu tuer cette détermination.  Enfin, presque jamais : il y a bien quelques matins où j’aurais souhaité qu’elle soit plus docile et qu’elle accepte au moins que je lui mette de la pâte à dents sur sa brosse ou qu’elle ne redescende pas toute la côte glacée de son éducatrice parce qu’elle s’était rendu compte que je l’avais aidée pour accélérer la montée…  Mais j’étais fière de sa détermination, de la vie qui bouillonnait en elle.  J’en prenais soin comme d’un précieux cadeau.

Et en ce matin frisquet, roulant sur cette autoroute déjà bondée, je la revois aussi, chantant à tout moment… et même en classe, au grand désespoir de son enseignante.  Ou revenir  de la forêt bien plus sale que son grand frère, les cheveux en bataille et le sourire aux lèvres.  Comme vous pouvez voir, plus ça change, plus c’est pareil !  Mais entre la petite fille lumineuse et cette magnifique photo prise ce matin, quelques ombres sont passées…

« Maman, je suis en train de mourir ! »

Je me rappelle aussi cette deuxième phase de « Chus capaaaabe ! ». Un peu plus inquiétante cette crise, celle qu’on appelle l’adolescence.  J’ai parfois eu peur. Par exemple quand elle s’est mise à faire  des bêtises d’ados de 15 ans… à seulement 13. Et aussi quand elle est partie chez son père alors que je voyais s’épaissir au fil du temps, le voile qui masquait la lumière dans ses yeux.  Mais surtout, surtout ce matin où quelques mois après son retour chez nous, elle m’a dit : « Maman, je ne peux plus aller à l’école.  Je suis en train de mourir… »  Je me souviendrai toujours de cette image : j’ai vu la mort roder dans ses yeux !  Insomniaque, anxieuse, anémique, des douleurs au ventre et la tête dans la brume, elle n’était plus elle-même (1)

Ma raison, ma logique me disaient que la 4ème secondaire était une année importante, que l’école c’était essentiel,  et plein d’autres belles idées du genre.  Mais devant l’absence de lumière dans ses yeux, j’ai choisi de lui faire confiance : mon cœur me disait qu’elle savait ce dont elle avait besoin pour sauver sa peau. 

Pendant des mois, elle a écouté des centaines de vidéos et lu des centaines d’articles sur la croissance personnelle, la méditation, l’alimentation, la santé.  Elle a dormi, tenté plein d’expériences alimentaires pour trouver ce qui lui convenait, suivi des cours, habité dans des fermes écologiques et…  dormi encore !   Elle voulait revivre, retrouver sa lumière. 

​Des gens bien intentionnés ont bien voulu nous faire peur pour la forcer dans la voie toute tracée de la scolarisation, mais tout en moi me disait qu’elle était sur sa voie de guérison.  Bien sûr avec des doutes parfois, et même encore aujourd’hui à l’occasion, quand ma tête se fait des scénarios.  Mais chaque fois, au fond de mon cœur, je retrouve la foi en elle, en cette puissante force de vie qui l’anime et la guide. 

Mon dernier conseil…

5h45 : nous voilà devant l’aéroport.  La vie brille maintenant à nouveau dans ses yeux.  Et je suis tellement fière d’elle, heureuse qu’elle se soit retrouvée et qu’elle s’élance ainsi dans la vie avec tant d’enthousiasme !

Bien sûr, en tant que maman, je n’ai pu m’empêcher de leur donner quelques conseils durant les derniers jours. Mais maintenant, elle les écoute, reçoit ceux qui seront pertinents pour elle et tasse les autres avec un sourire.  Qu’elle est belle dans sa solidité ! 

Je la serre dans mes bras et lui répète mon dernier conseil : « Suis ton intuition ! ».  Il me semble que c’est le plus beau cadeau qu’une mère puisse laisser à sa fille qui prend son envol.  Parce que cette petite voix issue de notre cœur est toujours notre meilleur guide.  C’est juste que comme elle ne s’impose pas et ne crie pas, il faut lui prêter attention pour l’entendre.  Il est si facile de suivre les envies de notre égo, nos pensées ou l’avis des autres.  Mais je sais qu’elle sait l’écouter.  De plus en plus.  Et ça me rassure.  Je sais que ce conseil, elle le garde précieusement.

Et la tristesse qui survient comme une déferlante…

Voilà, je dois la laisser partir et poursuivre mon chemin aussi.  Elle se retourne et deux simples mots accompagnés d’un sourire lumineux me saisissent le cœur : « Bye maman ! ».  Et là, sans m’y attendre, une vague de tristesse survient je ne sais d’où…  Elle remplit mon cœur, serre ma gorge, inonde mon visage.  Mais qu’est-ce qu’elle va me manquer !  Mon petit rayon de soleil, chantant dans la cuisine en me préparant un bon petit plat végé comme elle seule sait les préparer !  Nos belles discussions sur le sens de la vie et l’amour…  Et même comme hier, la petite sieste avec elle collée contre moi comme une chatte et son chaton. 

Non, je ne suis pas une mère sans cœur.  Je suis une maman remplie d’amour, proche de sa fille même quand elle est loin.  Oui, elle me manquera.  Mais je suis tellement heureuse de la voir si vivante, la vie devant elle, en route vers son fabuleux destin !  Et la joie côtoyant la tristesse, la joie prenant même le dessus sur la tristesse, je continue ma route, avec elle bien blottie dans mon cœur ! 

​Je t’aime ma chérie !  Savoure la vie !
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 (1) Nous avons découvert un peu plus tard qu’une des causes de cet état était une sévère intolérance au gluten.